Victor Segalen, Oeuvres, Pléiade, tomes I et II, par Alexis Pelletier

Nous reproduisons ici un article d'Alexis Pelletier par sur le site Poezibao.con sur le lien suivant: Victor Segalen, Oeuvres, Pléiade, tomes I et II, par Alexis Pelletier

 

Avec le « germe » des Œuvres de Segalen

Segalen coffretQui souhaite aujourd’hui lire Victor Segalen a l’embarras du choix. Les deux volumes de la collection Bouquins publiés sous la direction d’Henry Bouillier ; les éditions proposées au livre de poche (StèlesLes ImmémoriauxRené Leys, principalement réalisées par Christian Doumet et Marie Dollé) ; les Lettres de Chine (10/18, édition présentée par Jean-Louis Bédoin) et les Lettres d’une vie (anthologie réalisée par Dominique Lelong et Mauricette Berne, dans la collection « L’imaginaire ») constituent un ensemble qui est comme couronné par la publication, dans la « Bibliothèque de la Pléiade », de deux volumes rassemblant les Œuvres de cet auteur qui occupe une place à la fois extraordinaire, fondamentale et fondatrice d’une certaine conception de l’écriture, au XXe siècle.
 
Qui dit Œuvres dit qu’elles ne sont pas complètes et Christian Doumet qui a dirigé la publication s’en explique très bien. L’écriture de Segalen, qui court sur une période relativement brève – de 1899 à sa mort prématurée en 1919 –, est celle d’une germination et d’une transformation permanente. Elle demanderait un troisième volume dans cette collection, excédant sans doute les habitudes éditoriales de Gallimard et certainement des questions de lisibilité : que faire des quelques partitions de Segalen, par exemple ; de sa correspondance abondante et, surtout, de ses projets multiples et toujours remis sur le métier ?

Les deux volumes de la Pléiade comprennent donc pour le premier : Journal des ÎlesGauguin dans son dernier décorLe double RimbaudLes ImmémoriauxSur une forme nouvelle du roman ou un nouveau contenu de l’essaiBriques et TuilesStèlesUn grand fleuve et Odes. Tandis que le second donne à lire ÉquipéePeinturesRené LeysEssai sur moi-mêmeDossier « Imaginaires »Le Fils du CielEssai sur l’exotismeThibet et Hommage à Gauguin. On ne trouve donc point des « essais » comme Voix mortes : Musiques Maori ou Entretiens avec Claude Debussy. On ne lit pas non plus les pièces proposées au même Debussy (Siddhârtha et Orphée-Roi). Et d’autres textes manquent à l’appel, ceux sur les synesthésies ou sur le symbolisme, ceux sur la statuaire chinoise, ou encore les textes plus « politiques » qui mettent en avant la personnalité de Yuan Shikai, ce président de la Chine (de 1912 à 1915) devenu empereur (de 1915 à 1916) que Segalen rencontra entre 1913 et 1914 (il fut notamment le médecin personnel de son fils, Yuan Keting).

Segalen 1Mais ce n’est pas un défaut de cette édition. Au contraire, il faut y voir une combinaison entre les contraintes de la collection et ce qui procède d’un vrai choix critique éclairant sur Segalen. Christian Doumet et son équipe (Adrien Cavallaro, Jean-François Louette, Andrea Schellino et Maud Schmitt) ont voulu « rendre aux textes leur mouvement propre : celui d’une progression ou d’une marche vers l’idée grandiose mais inatteignable que l’auteur se faisait de l’œuvre à laquelle il les destinait. » (Tome I, « Préface », p. XXXVIII). Ils ont ainsi fait une large place à ce que Segalen appelait le « germe » pour désigner son activité d’écrivain.
De fait, on trouve, en conséquence, des textes admirablement accompagnés par des notes qui sont formatrices et informatrices, non dénuées parfois – ce qui est à souligner dans cette collection – de certains traits d’humour. Et les deux volumes de permettre l’accès à beaucoup de photographies, d’images dans une proportion qu’aucune des éditions précédentes n’avaient pu réaliser, même si elles présentaient certaines de ces images.

Plusieurs idées apparaissent alors.
Tout d’abord, cette édition fait entrer dans l’atelier de Segalen afin de voir ce qu’on pourrait désigner, avant que James Joyce n’invente l’expression, comme une « œuvre en cours ».
Puis on constate que Segalen, comme d’autres à la même époque (je pense particulièrement à Mallarmé, Apollinaire ou Cendrars) a passé toute sa vie d’écrivain à interroger la forme du livre. La première édition de Stèles, en 1912, dans un format « à la chinoise », décrite avec précision dans la section Autour de « Stèles » (p.824 et 830 du tome I) permet de comprendre le geste créateur de Segalen. Geste réalisé, avant la Prose du transsibérien ou Calligrammes, mais après Un coup de dés, donc. Quelque chose du livre dépasse le livre. Et ce dépassement participe de l’écriture de Segalen. Au-delà des trois ouvrages que l’écrivain publia de son vivant (Les Immémoriaux, 1907 ; Stèles 1912 et 1914 ; et Peintures,1916), chaque texte, chaque projet se construisent avec un luxe de soins qui le confirme : l’objet-livre comme au-delà du livre banalisé fait partie du projet même de l’écriture en cours.
Le travail éditorial reproduit aussi avec soin la maquette établie en 1913 pour les Odes qui, complétées qu’elles sont d’un dossier abondant, peuvent enfin être pleinement lues comme une réponse hors du monde chrétien aux Cinq grandes odes de Paul Claudel. Et on appréciera aussi de voir pour Les Immémoriaux, ÉquipéePeinturesRené LeysLe Fils du Ciel et Thibet les reproductions des caractères chinois, sceaux ou justifications de tirage patiemment mis au point dans les manuscrits de Segalen. En outre, les poèmes de Thibet – recueil inachevé mais placé graphiquement et spirituellement sous le signe de Rimbaud – apparaissent sous un nouveau jour dans cette édition. On peut, grâce au travail de Doumet, sentir à quel point l’érudition de Segalen rassemble lyrisme, mélancolie et creusement d’un imaginaire qui demande « Où est le pays promis à l’homme ? » (II, p.827). Quelque chose d’un objet-livre comme objet-monde était ici entrain d’éclore, au moment où Segalen n’achevait pas Le Fils du Ciel, dont je reparlerai ci-dessous. Ce surgissement « sur le chantier, autour de la vision » (pour reprendre les mots des Rimbaud, dans « Being Beauteous ») apparaît donc comme une évidence.

Au-delà, comme je l’ai signalé ci-dessus, le principe éditorial de ces deux volumes souligne l’importance de la notion de « germe ». C’est, pour ainsi dire, le cœur de l’énergie propre à l’écriture de Segalen. L’écrivain n’en prend pas tout de suite conscience et ne formule ce concept qu’autour de 1910, notamment dans un bref essai auquel cette édition rend toute sa mesure : Sur une forme nouvelle du roman ou un nouveau contenu de l’essai, texte qui n’apparaissait pas dans l’édition Bouquins et qui est, pour moi, une vraie découverte.
Outre le rejet du romanesque – « Sa formule est grossière par excellence et sa transsubstantiation médiocre » (I, p.470) – ce texte affirme que « toute œuvre d’art a pour noyau, pour germe, un sentiment qui se vêt et s’éclaire de tout un monde étranger de souvenirs, de désirs, de savoirs, de volitions… » (I, p.469) J’y vois ici la marque de l’hybridation de tous les textes de Segalen.
Pour preuve, le Journal des Îles – qui démarre « Vers Rouen, 9 octobre 1902 » (I, p.5) et s’achève en 1905, le 2 février, à la veille d’arrivée à Toulon – porte en puissance une bonne partie des textes que Segalen allait ensuite écrire (avant la découverte de la Chine, bien sûr). Il y a donc « le germe » de ce qui devint l’essai consacré à Rimbaud, poète et voyageur. Il y a aussi la matière de tout ce que Segalen fit autour de Gauguin, jusqu’à celle de son dernier texte achevé, Hommage à Gauguin, qui parut comme préface aux Lettres de Paul Gauguin à Georges-Daniel de Monfreid, très peu de temps après la mort de Segalen (II, p.903-941). Et l’on y trouve bien évidemment l’origine de ce livre inclassable que représentent Les Immémoriaux.
On se souvient que ce récit sort du romanesque en racontant, à travers l’histoire de Terii qui trahit son maître Pafoaï, comment le choc entre le monde des missionnaires protestants en 1797 et le monde tahitien a entraîné la perte de la mémoire d’un peuple caractérisé par sa force et sa beauté. D’une certaine manière, l’ouvrage de Segalen sauve les mythes tahitiens de l’oubli, dans le geste même de raconter leur disparition. Les Immémoriaux tiennent donc à la fois de cette « forme nouvelle du roman » qui participe d’un « nouveau contenu de l’essai ». Et cette leçon de l’hybridation générique pourra être retenue pour toute la manière chinoise de l’œuvre de Segalen.

Segalen 2De Briques et Tuiles jusqu’à Thibet, l’écriture de Segalen s’applique – et ce n’est pas le moindre paradoxe pour un écrivain voyageur – à se dérouter, à changer de route, au rythme de sa germination. Ainsi le départ entre le journal et la fiction n’est pas décelable dans les pages de Briques et Tuiles que Christian Doumet qualifie de « Sonde lancée dans la nouveauté et l’étonnement des jours » (I, p.993). Il faut, ici, saluer vivement le travail éditorial de cette nouvelle présentation qui renouvelle profondément la connaissance qu’on avait jusqu’alors de ces pages.
Transparaît ici, en effet, la ductilité d’une écriture qui se sépare de l’aspect massif de l’orient claudélien. On peut, dans cette optique, relire le début du texte « Considération de la terre », en se demandant qui est ce « je » qui s’exprime : « Malgré mon âge, et mes ancêtres répétés, je ne sais pas encore parmi le vaste monde, le rang des êtres et la raison de l’homme ; il y aurait un livre classique et naturel où ceci dirait la préface de cela, où la terre déploierait ses provinces comme autant de versets à parcourir, et marquerait du sceau rougeâtre de son bel automne les strophes maîtresses qu’il n’est pas permis d’ignorer. Or l’œil curieux désire un plus grand horizon. Je monterai donc sur la montagne. » (I, p. 536). L’ouverture vers le plus grand tient toujours à étendre la diversité plus catégoriquement encore. La confrontation à Claudel peut se faire, en prenant des textes de Connaissance de l’Est, par exemple « Considération de la cité » (Poésie/Gallimard, p.87) ou « Proposition sur la lumière » (p.130-132). Claudel y insiste sur une vision de la présence qui confine à l’un, tandis que Segalen embrasse la multiplicité de l’être et du réel.

Et que dire, ensuite, d’Équipée (Voyage au pays du réel) ? Le « germe » tient encore de la traversée des genres et il déroute celui qui écrit en même temps qu’il charme les lectrices et lecteurs, par le heurt qu’il pratique entre le réel et l’imaginaire. Et relisant avec un plaisir extrême ces pages et la section Autour d’« Équipée » qui la complète, je me suis demandé si ce n’était pas Henri Michaux qui avait écrit l’ensemble. Parce que dans « Cortèges et Trophée des Tributs des Royaumes », cette parade (rimbaldienne ?) tient du réalisme d’Ecuador et de l’imaginaire de la Grande Garabagne : « Ils ont la tête ronde, les cheveux courts ; et voyez leurs nez volumineux, leurs yeux non bridés, vraiment trop fendus, leurs allures un peu trop cadencées. […] Dans leurs bagages, qu’ils ont soin de bien laisser voir, il y a ces tissus brochés, charnus comme des peaux, et d’autres étoffes sèches, – on dirait minérales, – que le feu lave sans enflammer ; il y a des arbustes rouges qui sont de corail ; des parfums desquels on ne peut savoir ce qu’ils fleurent ; du storax, qui est le jus accumulé d’un nombre de plantes vertueuses à la sève forte. » (II, p.141). Et je me suis souvenu que dans les entretiens que j’ai menés avec Claude Ollier, c’est le premier livre de Segalen qu’il citait comme faisant partie de ceux qui rompaient avec les continuités imposées dans l’esthétique romanesque, à la même hauteur, pour lui, que les livres de Faulkner ou de Borges. (Claude Ollier, Cité de mémoire, p.50).

Puis viennent les proses tendues de Peintures, l’ouvrage de Segalen auquel je reste toujours le plus attaché, tant il m’apparaît comme une sorte d’objet sonore non identifié ! Les proses de Peintures déroulent, sans jamais les montrer bien sûr, des peintures chinoises. Il y a, tout d’abord, les « Peintures magiques ». Elles défilent de droite à gauche devant l’Empereur (sans doute une annonce du Fils du Ciel). Puis viennent les « Cortèges et Trophées des tributs des royaumes » (qui reprennent donc une figure d’Équipée). Enfin, les « Peintures dynastiques » imposent presque, à celles et ceux qui lisent, une marche vers le poème (ce qui interroge bien sûr la notion même de livre et celle d’efficacité physique de l’écriture).
Ces Peintures, toujours imaginaires, donnent l’impression de condenser une série de scènes entrecoupées de vides comme Butor pourra le faire plus tard dans les textes rassemblés aujourd’hui sous le titre générique du Génie du lieu. Et, d’Équipée à Peintures, la répétition des « Cortèges » permet aussi de saisir le « germe » en mouvement : l’œuvre de Segalen, même inachevée, est bien mouvement, reprise, accroissement et floraison.

Et ce « germe » d’être encore actif dans le Dossier « Imaginaires », à tel point que donner un titre à cet ensemble est difficile, comme le soulignent Adrien Cavallaro, Christian Doumet et Andrea Schellino dans la notice qu’ils conçoivent pour ce Dossier. La différence entre les textes que Bouillier avait réunis sous cette appellation et les sept qui sont ici réunis est saisissante. On lit un ensemble bien plus cohérent, composé de : « Dans un monde sonore », « Moi et moi – Moi-même et Moi – L’Ami d’un soir », « La Tête », « Le Siège de l’âme », « Les Chasseurs et la Bête », « Vent des Royaumes » et « [La Ville close] ». C’est donc, encore, une nouvelle lecture qui est proposée d’un ensemble qui passe de l’essai à la nouvelle ou conte, sans jamais se départir du poème en prose. Et tout converge vers les moments où le réel se dédouble en ce que Freud désigne, à peu près à la même période, par l’inquiétante étrangeté.
C’est peut-être un récit comme « La Tête » qui donne au mieux la mesure de l’interpénétration des genres : une tête de statue – découpée, en août 1909, pendant le voyage à travers la Chine, avec Gilbert de Voisins – suscite un récit enchâssé et fantastique où se superposent des références à En route de Huysmans (pour s’en dégager) et à Hérodiade de Flaubert. La « nouvelle » fait surgir l’étrange d’une situation du quotidien du voyageur, racontée dans sa correspondance avec sa femme (Lettres de Chine, p.152-153).

Enfin, le concept de « germe » culmine avec Le Fils du Ciel qu’Adrien Cavallaro présente de manière très précise comme ce que Segalen a voulu comme « son œuvre-monde », la façonnant « en multipliant les relances, entre 1909 et 1919, sans parvenir à l’achever. » (II, p.1108). Ici le travail éditorial donne le sentiment que toute la matière chinoise converge dans ce livre qui est le récit d’une triple dépossession : l’empereur Kouang-Siu est à la fois écrasé par le passé, phagocyté par l’impératrice douairière (Ts’eu-hi) et impuissant dans sa volonté de réforme politique : il sombre dans une folie mélancolique magnifiée par une langue française rêvée depuis le Chinois et qui glisse sans cesse du récit au poème.

Il y a donc une grande cohérence dans ces deux volumes. Ils font connaître une approche contemporaine de toute l’œuvre de Segalen. C’est l’idée même de « germe » qui a présidé au choix de ces Œuvres. Et l’on ne consultera plus l’édition Bouquins que pour les textes qui manquent au troisième tome imaginaire de ces Œuvres ! Véritablement, cette somme éditoriale fait partie des cadeaux que l’année 2020 a donnés aux livres – elle qui ne restera pas dans les annales comme l’année la plus joyeuse…

Alexis Pelletier
 
Victor Segalen, Œuvres, 2 volumes publiés sous la direction de Christian Doumet, respectivement 1242 et 1310 pages, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 125€ jusqu’au 31/08/2021 puis 135€.  

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