Entre nous

LECTURES.

Notre ami Gilbert Voisin a relevé pour nous ces citations dans un livre de 1941 - il souligne la date :

Christian Sénéchal, Les grands courants de la littérature française contemporaine, Editions Edgar Malfère, Paris 1941 :

Page 276 :

« Le reportage devient un genre littéraire, et les meilleurs livres d’Albert Londres ou de Louis Roubaud ont leur place à côté de ceux d’un Victor Segalen ou d’un Luc Durtain. »

Page 277 :

« L’Extrême-Orient, Pierre Loti nous en avait plutôt laissé la curiosité, par ses romanesques esquisses, toutes baignées de mystère. Alors Claudel était venu, à la fois puissant et souple, et de cette plongée dans la réalité chinoise, il rapporta la Connaissance de l’Est, qui reste un modèle de pénétration, dont profiteront tous ses successeurs, et en particulier, le premier de tous, Victor Segalen. Ce médecin breton (seul ou avec Gilbert de Voisins, dont nous retiendrons Écrit en Chine), a tiré de ses séjours et de ses voyages en Chine, cinq livres qui sont, avec son roman tahitien : Les Immémoriaux, au nombre des livres les plus originaux de notre époque : le roman de Pékin et du château impérial : René Leys ; le récit d’une exploration mêlé d’un essai de technique du voyage : Équipée ; dans Peintures, Stèles et Odes, trois aspects extrêmement évocateurs de l’âme chinoise. »

Page 357 : Chapitre “La recherche d’une foi religieuse.

« La recherche de l’absolu : L’Equipée au pays du réel : Victor Segalen, point d’aveu direct. Mais on ne restitue pas le « prodige » du prêtre Térii dans les Immémoriaux (86.104) avec autant de puissance et on ne consacre pas aux Odes religieuses d’un poète chinois, un commentaire aussi pénétrant, si l’on ne cherche pas ainsi à exprimer de profondes aspirations personnelles. Le drame du sage chinois, avec ses phases : doute, résolution, contemplation, attisement, extase, médiation, ne reste pas pour Segalen simple objet de curiosité archéologique ; c’est le sien propre qu’il nous révèle quand il écrit :

“ Suis-je ici vraiment ? Suis-je parvenu si haut ? Paix grande et naïve et splendeur avant-dernière, Touchant au chaos où le ciel qui plus n’espère Se refermer et bat comme une ronde paupière. Comme le noyé affleurant l’autre surface Mon front nouveau-né vogue sur les horizons. Je pénètre et vois. Je participe aux raisons. Je tiens l’empyrée, et j’ai le Ciel pour maisons. Je jouis à plein bord. De tous mes esprits. J’irrite Mes sens élargis au delà des sens, plus vite Que l’esprit, que l’air. Je me répands sans limites J’étends les deux bras : je touche aux deux bouts du Temps “ Odes, 47 rue Laffite, Les Arts et le Livre, 1926

Reste à savoir si C. Sénéchal parlait déjà de Segalen dans les éditions de 1924 et de 1934. Merci à qui nous renseignera.

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A propos des citations de C. Sénéchal, 1941, que Gilbert Voisin a relevées pour nous, Muriel Détrie remarque :

« Intéressant de voir combien Segalen est déjà reconnu dans la première moitié du XX° alors même que ses œuvres sont si peu diffusées ! Moi-même ai été surprise de découvrir il y a deux jours, en lisant un récit de voyage en Chine (Abel Bonnard, En Chine (1920-1921), Paris, Fayard, 1924) des passages entiers (sur Pékin et la Cité interdite d’une part, sur les arts et la peinture chinoise d’autres part) qui, bien que le nom de Segalen n’y soit pas cité, sont presque un démarquage de certaines de ses œuvres (René Leys, Stèles et Peintures) : comme quoi, il était déjà bien lu !

[...] Et à propos de récits de voyage citant ou plagiant Segalen dans la première moitié du XX° siècle, je peux ajouter Mes voyages. La Promenade d’Extrême-Orient (Flammarion, 1923) de Claude Farrère où le nom et les textes de Segalen apparaissent plusieurs fois :

p. 115 : « Il subsiste, du côté de Sin-ngan, des stèles funéraires assez nombreuses, qui rappellent ces temps guerriers ; et c’est après avoir déchiffré et lu force épitaphes qu’un sinologue connu, M. Victor Segalen, dont j’eus l’honneur d’être l’ami, écrivit un livre étrange et magnifique sur ces stèles chinoises ou mongoles. Permettez que je vous cite l’une de ces épitaphes belliqueuses, qui nous reportera aux époques de la Chine farouche. » (suit la citation de la Stèle « Libation mongole »)

p. 137, Farrère expose une opinion qui semble très inspirée par la lecture de Stèles : « Nul palais chinois n’est, d’ailleurs, jamais, très vieux : car le Chinois n’a jamais aimé bâtir pour l’éternité et il s’est toujours servi de matériaux fragiles ; il semble n’avoir voulu perpétuer sa race, et son intelligence, et son rêve, que par l’écriture. »

p. 137-138 : « Non loin de Sin-ngan, nous allons trouver le tombeau de ce prodigieux empereur chinois du temps d’Hannibal, l’Empereur Premier, l’Empereur « Origine », - T’sin Cheu Houang-Ti, - celui qui détruisit la féodalité et brûla les vieux livres. Une mission française, tout récemment, découvrait ce tombeau, vieux de vingt-deux siècles. Et voici la description qu’en a donné [sic] dans un beau livre Victor Segalen : (note : Peintures, chez Crès, 1916) » (suit sur quatre pages la citation de la peinture dynastique « Tombeau de Ts’in »).


ON A LU :

Lyrica. Revue mensuelle illustrée de l’art lyrique et de tous les arts, décembre 1928, p.782 :

« Carnet du bibliophile : Deux stèles orientées de J. Ibert (1) »

Sur deux amusantes poésies de Victor Ségalen [sic], M. Jacques lbert a composé deux mélodies non moins attrayantes.

La première est intitulée : « Mon amante a les vertus de l’eau »... Cette première pièce, pour voix humaine accompagnée uniquement, comme la seconde d’ailleurs, d’une flûte, a elle-même la fluidité de cette eau qu’elle évoque. Elle indique avec une extrême souplesse, les gestes câlines, la voix de cristal, l’adresse féline de l’amante adorée. On la poursuit, elle échappe : on veut saisir et capter l’onde, elle fuit et glisse... Elle a coulé à terre, et lorsqu’avec ses mains en forme de coupe, on en veut boire, on « avale une poignée de boue ». La flûte, glissante et fuyante elle-même, souligne, légère, les moindres intentions du texte.

- « On me dit... » est d’autre sorte ; malgré les présages néfastes, malgré les on-dit qui courent sur la réputation un peu douteuse d’une femme, pourquoi ne l’épouserais-je pas ? Elle est veuve... » tout cela regarde « le premier mari. ». C’est dit : je l’épouserai. Légère et court-vêtue, elle allait à grands pas, disait La Fontaine en un vers qui s’applique à merveille à cette oeuvrette fine et charmante, où voix et flûte babillent à l’envi, où la ligne mélodique s’allonge sans raideur, laissant à chaque mot son importance exacte.

Ces deux pièces, écrites pour toutes voix, feront valoir le chanteur autant que l’instrumentiste et l’instrumentiste autant que le chanteur.

Avec quelques grains de sel attique et une diction soucieuse des nuances (sans oublier un bon flûtiste) on est assuré de trouver en les chantant réussite et succès.

R. Chanoine Dauranches.

(1) Au Ménestrel, Heugel éditeur, 2 bis, rue Vivienne