Thibet

Thibet

« L’œuvre est loin d’être achevée, mais le Poème est fait » écrit Segalen à sa femme, le 31 décembre 1917. Revenu en Chine depuis le mois de février pour y recruter une main d’œuvre destinée aux usines d’armement de la France en guerre, Segalen poursuit parallèlement ses recherches sur la statuaire chinoise. A Shanghai, il croise le magistrat et tibétologue Gustave-Charles Toussaint, possesseur d’un manuscrit tibétain, le Padma Thang Yig (évoquant le « saint » Padmasambhava), qu’il a commencé à traduire. Leurs conversations ont avivé chez Segalen un intérêt pour le Tibet que ses contacts avec Jacques Bacot et ses précédentes expéditions avaient fait naître. En 1909 et en 1914, Segalen n’était pas entré en pays tibétain mais ce qu’il avait aperçu de ses paysages et de sa culture dans les provinces limitrophes ainsi que la rencontre de Toussaint vont produire une cristallisation. Il ne tarde pas à ouvrir un nouveau dossier littéraire.

La première date portée sur l’une des pages rédigées du manuscrit est le 24 juillet 1917, la dernière est le 12 novembre 1918, Segalen laissant l’œuvre effectivement inachevée à sa mort, six mois plus tard. Le poème lacunaire n’en est pas moins touffu. En trois subdivisions dénommées « Tö-Bod », « Lha-Ssa » et « Po-Youl », il célèbre les sommets himalayens, « sculpture de la terre » pétrie par une force immanente, rend hommage aux voyageurs qui ont essayé de pénétrer dans ce pays auréolé de mystère. Mais le poème chante essentiellement un Tibet originel, mythique, antérieur à l’établissement de toute culture, inaccessible dans l’espace comme dans le temps, un « territoire ineffable ». L’ascension des sommets figure ainsi une vaste allégorie de l’écriture poétique et de l’approche de l’Autre.

Thibet présente ainsi des aspects rappelant les œuvres précédentes de Segalen : l’exotisme dont la femme et le pays étranger sont les concrétisations les plus immédiates, la fascination pour les lieux interdits, la nostalgie d’un passé révolu, une présence au monde réceptive au mystère et rebelle à toute doctrine.

Mais le poème fait entendre des accents inouïs. Il se déploie au long de cinquante-huit séquences, plus ou moins menées à bien, qui rythment avec fermeté le déroulement de ce poème ambitieux. Ce que Segalen a nommé lui-même « séquence » est (sauf les exceptions notables des séquences XXX et XLIII) une page de dix-huit vers, plus précisément de neuf distiques dont chacun est composé d’un vers long, souvent de seize syllabes, et d’un ennéasyllabe. Les vers sont rimés. Sans être soumise à une stricte régularité, l’œuvre s’inscrit dans un cadre où chaque séquence trouve son propos spécifique tout en s’intégrant au dynamisme de l’ensemble. L’éloge s’accomplit ici dans une tonalité ouvertement lyrique, nouvelle en comparaison des œuvres antérieures de Segalen, pour évoquer toutes les émotions vécues ou imaginées dans l’approche de ce lieu autre. Le « Je » et jusqu’à la signature du poète s’affirment dans ces vers, pour la première fois, sans les détours d’un personnage fictionnel ni d’une langue étrangère. Cependant, ce poème où le sujet s’implique tant cherche aussi à mimer son objet et à le faire entendre : « - J’entends une musique inhumaine./ Une rumeur qui se fait chant (...) » disent les premiers vers de la séquence LVIII, donnée comme la dernière du recueil. Le poème se veut, par son chant, la transposition de ce Tibet, lui-même émanation d’un monde divinisé dans son immanence.

Thibet reste en marge du cycle des œuvres inspirées par la Chine. Son inachèvement fut imputé, par certains commentateurs, moins à la mort précoce de son auteur qu’à une faillite intrinsèque du projet poétique. L’œuvre déconcerte par ses outrances, ses redondances trop vite assimilées à des maladresses alors qu’elles sont indissociables d’un discours poétique d’une grande singularité. Elle impressionne par ses audaces, sa force dynamique inscrite dans des cadences amples, alliant fermeté et souplesse. Les éditions récentes ont figé un texte auquel Segalen n’avait pas mis la dernière main. Le lecteur gagnera à se reporter à l’édition de Thibet établie par Michael Taylor, parue au Mercure de France en 1979, pour avoir une idée précise de l’œuvre laissée par Segalen.