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Un poème de Segalen parmi les « 101 plus belles poésies françaises » du magazine Lire

Une du magasine Lire Hors serie

Un poème de Segalen parmi « les plus belles poésies françaises »
Pour accompagner la manifestation « Le Printemps des Poètes » (du 11 au 27 mars 2023), le
magazine littéraire Lire a publié un Hors-série intitulé « Les plus belles poésies françaises » du
Moyen-âge à aujourd’hui. Parmi les « 101 textes essentiels » retenus, on est heureux d’y trouver un
poème de Victor Segalen, « Supplique ». Toutefois, cette satisfaction à voir Segalen reconnu comme
un nom important de la poésie de langue française est quelque peu gâchée par la présentation qui
en est faite : « Médecin, écrivain voyageur et séducteur patenté, Victor Segalen s’adresse ici à une
jeune fille d’Europe ou d’ailleurs, avec une hauteur mythologique dans laquelle il n’est pas interdit de
déceler un brin de machisme » (p. 75). Outre que faire de Segalen un « séducteur patenté » est pour
le moins curieux, voir dans son poème « Supplique » un « brin de machisme » est un contresens
complet : bien loin d’y affirmer la suprématie de l’homme sur la femme et de réduire celle-ci à une
apparence comme pourrait le laisser croire une lecture au premier degré du vers final, « Belle jeune
fille, tais-toi », écho ironique à l’expression « Sois belle et tais-toi », Segalen y fait l’éloge de la jeune
fille en tant que mystère qu’il la supplie de préserver. Ce poème situé dans la partie du recueil Stèles
(1914) qui est consacrée à l’amour (« Stèles orientées ») ne prend tout son sens que rapporté à la
réflexion sur l’exotisme conçu comme une « esthétique du Divers » qu’il a illustrée dans toute son
œuvre : comme il y a un exotisme dans l’espace et un exotisme dans le temps, il existe pour Segalen
un exotisme de la femme pour l’homme (et vice versa) et comme il l’a écrit dans une lettre à son ami
Henry Mancheron du 23 septembre 1911 : « la jeune fille est distante de nous à l’extrême, donc
précieuse incomparablement à tous les fervents du divers ». Il est par ailleurs regrettable que la
source du poème de Segalen (comme de tous les autres poèmes de ce Hors-série de Lire) ne soit pas
donnée, et que sa forme d’origine (avec le cadre noir qui l’entoure, son épigraphe en caractères
chinois qui crée l’illusion d’une source étrangère et le petit rond qui matérialise sa structure bipartite)
ne soit pas respectée. Bref, si c’est honorer Segalen que de le compter parmi les auteurs des « 101
plus belles poésies françaises », le choix du poème « Supplique », avec la présentation et
l’interprétation qui en sont faites, ne saurait contribuer à le faire apprécier pour ce qu’il a toujours
voulu être : le chantre du Divers.
Muriel Détrie et Frédérique Oget

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